À l’occasion de notre Semaine Spéciale Lecteurs, ce sont les lecteurs de CityCrunch qui prennent les commandes du webzine. On termine avec cette petite histoire racontée par Lorena, originaire du Mexique, et illustrée par la talentueuse Eglantine Ceulemans.

Le gens ne te parlent pas spontanément quand tu te balades dans la rue à Lyon. Te demander leur chemin, ça oui. Mais se mettre à discuter, vraiment discuter avec toi, pas vraiment…

Cette règle a été confirmée par une exception ce matin.
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J’étais en train de marcher tranquillement vers le Centre Commercial Confluence. Bon, d’accord, pas si tranquillement que ça. En fait, j’avais froid. Surtout aux oreilles. Et oui. Il paraît qu’il y a une vague de froid en France. Qui dit température basse, dit vent gelé. Surtout à Lyon. Surtout quand tu traverses le pont Raymond Barre. Mais va savoir, j’ai préféré me promener à pied quand même… je dois être en train de devenir une vraie Française.

J’arrive donc vers l’autoroute et je m’arrête pour attendre mon tour de passer, quand tout d’un coup une dame s’approche de moi :

– Excusez-moi, me dit-elle, pouvez-vous m’indiquer le chemin pour aller au centre commercial ?

J’étais tellement absorbée dans mes pensées sur la météo, que je ne l’ai pas vue arriver. C’était une dame d’un certain âge, mais elle avait le regard d’un enfant qui observe un jouet pour la première fois.

– Bien sûr Madame. Vous voyez là, devant, un immeuble avec le toit tout blanc ? Et bien, c’est le Centre Commercial Confluence. J’y vais, moi aussi. Il suffit de marcher cinq minutes tout droit.

Nous traversons l’autoroute au même temps. La dame continue de me parler :

– Je suis née à Perrache. C’est là que j’ai grandi et vécu jusqu’à l’âge de vingt ans, quand mon père a décidé de vendre et de déménager. Cela fait donc plus de vingt ans que je n’étais pas revenue. Je suis complètement perdue. Tout a tellement changé, c’est si moderne… Je ne reconnais plus rien. Tant d’années sans revenir à mon lieu d’origine, vous imaginez ?

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Je lui réponds que oui, j’imagine parfaitement puisque cela fait sept ans que j’habite le quartier et que je l’ai vu beaucoup changer, avec le tramway, le Musée des Confluences, le Centre Commercial, tous les nouveaux immeubles et restaurants… Et en plus, je lui explique, je ressens ça à chaque fois que je visite mon pays d’origine.

Parce que je suis Mexicaine, vous savez, et je connais la sensation bizarre de revenir à un endroit que l’on pense connaître et en même temps ne plus rien reconnaître, ou pas grand-chose. La dame se met alors à me parler de son enfance et pendant qu’elle me raconte ses souvenirs, les miens m’emmènent loin de là, à la dernière fois où j’ai visité ma ville natale, Mexico, il y a un an.

Mon frère m’avait invité à connaître ses nouveaux bureaux dans le quartier “Roma Norte”. Vous n’êtes pas censés le savoir, mais je vais vous le raconter quand même : ce quartier est très important pour moi car c’est là qu’habitait mon mari quand je l’ai connu. C’était un quartier agréable, mais un peu vieillot. Les beaux immeubles de style art déco étaient laissés à l’abandon. Il n’y avait pas d’endroits pour sortir, c’était assez résidentiel. Par contre, c’était un quartier très central et l’on pouvait aller à pied un peu partout, surtout à “La Condesa” et à la “Roma Sur”, les quartiers à la mode de l’époque. Comme c’est bien connu que les Français aiment bien marcher, contrairement aux Mexicains qui prennent la voiture pour tout, je peux vous dire que les mois que j’ai passés avec Olivier à Mexico, j’ai connu et marché plus dans ma ville que jamais de ma vie. C’est pour ça que quand mon frère m’a dit l’année dernière où se trouvait son bureau, j’ai été un peu surprise, mais je n’ai rien dit.

Ma mère m’a emmené en voiture. Nous nous sommes garées un peu loin de l’endroit alors il a fallu marcher. J’ai commencé à tout regarder avec les mêmes yeux surpris de la dame qui se trouvait à côté de moi à des milliers de kilomètres de là. Je ne pouvais vraiment pas le croire : boutiques de luxe, restaurants hyper branchés, bars et “mezcalerías” (le mezcal avait toujours été la boisson des villageois, pas très classe… pas pour les gens de la ville… et là, soudain, il y avait même des bars qui lui sont dédiés, et en plus, je m’en suis rendue compte après, les gens le buvaient mais pas uniquement… ils étaient devenus experts en la matière… ou au moins ils pensaient l’être !), magasins de décoration, de meubles, d’artisanat, de nourriture bio, tout très exclusif. Pendant que je marchais l’air d’un hibou zombie, ma mère était là, à me dire « C’est super ! Tu ne crois pas ? Ça a beaucoup changé ! » Et moi… bouche bée.

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Plus je regardais autour de moi et plus je me rendais compte que oui, j’habite loin, que oui, la vie continue pendant mon absence, que oui, les modes changent et les endroits évoluent… et que oui, maintenant mes amis aiment le mezcal, et que ce quartier à moitié abandonné, où je me promenais avec mon mec, est devenu LE quartier hipster de la ville de Mexico. Et ma mère insiste : « C’est chouette, non ? ». Et moi, « Oui, c’est ça, très chouette ». Je réponds vite fait, pour qu’elle ne se rende pas compte que ma voix est toute cassée.

C’est pour ça que je comprenais tellement bien cette pauvre dame perdue au milieu du quartier de la Confluence. Elle continuait de parler sans savoir que j’avais été si loin. Elle disait qu’elle ne pouvait pas croire qu’elle était allée à l’école juste là, à côté du centre commercial, là où aujourd’hui se trouvent tous ces nouveaux immeubles et restaurants. Après ça, elle me regarde et comprend d’un coup que j’ai dit que je suis Mexicaine, alors elle me félicite car je parle très bien le français.

– Vous n’avez pas beaucoup d’accent, me dit-elle.

– C’est gentil Madame, mais vous savez, hier encore j’ai eu du mal à me faire comprendre à la boulangerie.

– Du mal à vous faire comprendre ? Mais je rêve, c’est plutôt que la personne ne vous a pas bien écouté, et ça c’est pas la même chose. Vous savez, des fois, les Français, on n’est pas très avenants… mais bravo, ça se voit que vous vous êtes bien adaptée !

Personne ne m’avait fait autant de compliments en si peu de temps. La dame était certes, perdue, mais hyper aimable et très gentille. Nous continuons de discuter tout en nous approchant du centre commercial et tout d’un coup, je lui demande :

– Et, au fait, Madame, vous ne m’avez pas raconté : vous avez déménagé dans quelle ville, pour que ça fasse autant de temps que vous ne soyez pas venue à Lyon ?

La dame me répond toute étonnée :

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18 commentaires

  1. Mais pourquoi avoir publié cette magnifique histoire qui ne parle pas QUE de Lyon des boutiques et des restau mais de vrais gens, de sentiments et superbement illustrée?!!! LCC deviendrait il moins superficiel?
    En tout cas Gracias à l’auteure et à l’illustratrice, j’ai adooooooooooooooooré cet article.

  2. Très bel article, joliment écrit, plein de poésie et souriant. Je parle souvent dans la rue aux gens que je ne connais pas et je me reconnais dans cette histoire, car il m’arrive de croiser des personnes avec lesquelles nous partageons un bout de chemin et de dialogue. Quand on se quitte, je pense à chaque fois à la chanson de Brassens qui se termine par :
    Et je l’ai vue toute petite
    Partir gaiement vers mon oubli.
    Je précise aussi que l’illustration accompagne joyeusement le texte. Encore bravo !

  3. Ola!
    Quel bon moment passé à te lire, plein de poésie et d humour!
    L illustration est aussi très actuelle et colle bien au texte, on a l impression d assister à la scène!
    A bientôt de te lire…
    Besos!

  4. Ma chère Lorena, l’histoire est aussi agréable et amusante à lire en français que dans sa version d’origine en espagnol. Qui ne se reconnaît pas un peu dans ton histoire ! Félicitations et bravo pour ton talent. J’ai beaucoup aimé aussi les illustrations qui allaient avec ton récit.

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