Aujourd’hui on laisse la parole à un de nos lecteurs, C4ndide, qui a voulu s’exprimer en tant que riverains des Berges du Rhône. Vous trouvez que les Berges sont cools, lisez l’article qui suit, vous changerez peut-être d’avis.

Cher lecteur, aujourd’hui je vais te parler d’un lieu que tu connais forcément si tu es lyonnais, et que tu apprendras à apprécier si tu n’es que de passage dans notre belle ville de Lyon. Un lieu fort agréable, mais qui possède sa face sombre, trop méconnue.
Voici l’histoire des berges du Rhône…

Il y a une dizaine d’années, les berges du Rhône n’étaient qu’un vaste parking à ciel ouvert, au sol irrégulier, tâché d’huile de moteur et encombré de voitures. S’y promener était aussi romantique qu’une balade à Gerland les jours de match… et le soir on s’y sentait aussi en sécurité qu’une jeune fille empruntant les passages sous Perrache.

Lorsqu’il fut question de réaménager les berges, la première question que se posèrent les riverains concerna les places de stationnement. Il est bien normal qu’on pense à de telles choses, il n’y a pas de personnes désintéressées sur Terre. La création d’un nouveau parking à la place de la Fosse aux Ours – oui, rappelez-vous de ce trou béant au milieu d’un rond-point évoquant vaguement certains enclos du parc de la Tête d’Or… – dissipa la plupart des craintes. Malgré de longs mois de travaux, au fil desquels le stationnement fut des plus problématiques pour les habitants proches des berges, le résultat dépassait toutes les espérances des lyonnais : vastes pelouses, bancs, aires de jeux, bassins… Lyon se réappropriait son fleuve, le rendait plus accessible en lui donnant un nouveau cadre.

Premières promenades le long du Rhône, à pied, en vélo, rollers ou trottinette, discussions sur les gradins à la Guillotière, volley quai Claude Bernard… Le réaménagement permis en outre de contourner la piscine du Rhône pour créer une promenade ininterrompue de Gerland à Miribel-Jonage.
Bref, que des avantages à cette évolution. Mais plusieurs éléments ont vite refroidi les riverains. On pourra dire ce qu’on veut, que ce sont des gens aigris qui ne mesurent pas la chance qu’ils ont d’habiter si près d’un tel endroit, qu’ils sont égoïstes ou qu’ils n’ont jamais été jeunes, que s’ils ne sont pas contents ils n’ont qu’à déménager, il y a plusieurs raisons de penser que « C’était mieux avant ».

Tout a commencé par la création du skate-park. Auparavant les sportifs en herbe ou chevronnés devaient se rendre au parc de Gerland ou près du pont Morand afin d’améliorer leurs talents en sports de glisse. L’aménagement d’une aire de jeu leur étant dédiée près du pont de la Guillotière simplifia la vie de pas mal d’entre eux, permettant aux moins sportifs de s’adonner à leur passion sans trop de fatigue. Mais le monde du skate ne se déplace jamais sans sa faune de grapheurs. Il vous suffit de vous promener à proximité de la place Lyautey, pas un arbre n’a été épargné par les bombes. Je ne suis pas contre cette forme d’art, tant qu’elle reste sur des supports autorisés et qu’elle n’agresse pas la vue. En l’occurrence les tags sont légèrement envahissants dès lors qu’ils fleurissent sur vos portes, poteaux, murs ou panneaux… le changement a été radical : une fois les deux bowls inaugurés des tags apparaissaient chaque semaine. Plusieurs fois les murs en face de chez moi ont été repeints, dans les 15 jours le peintre n’avait que ses yeux pour pleurer, son travail ayant été réduit à néant en une nuit. Ces factures sont lourdes pour les copropriétés, et difficiles à digérer…
La ville n’a rien fait contre ce fléau ; je comprends, surveiller des dizaines de rues à toutes heures du jour ou de la nuit n’est pas aisé. Peut-être aurait-il fallu réfléchir quelques instants avant de se lancer dans ce projet de skate-park ? Ou faudrait-il que la communauté entière prenne en charge les frais de nettoyage au lieu de les laisser à la charge des riverains qui n’ont pas demandé que leurs immeubles se transforment en de vulgaires supports d’expression populaire ?

Nous n’étions pas au bout de nos peines. En parallèle les gradins de la Guillotière ont été installés. Véritable forum donnant sur le fleuve, endroit idéal pour admirer Fourvière et l’Hôtel-Dieu au soleil couchant, ou pour bouquiner à l’ombre des platanes après le marché, ce lieu attire beaucoup de monde. A toute heure.
Point de rassemblement pour une partie de la jeunesse de Lyon qui vient y jouer des percussions (c’est une belle périphrase pour parler de ces êtres au regard vide qui passent une demi-journée à taper sur une peau de chèvre tendue sur une écorce), y discuter, y boire…
Point de passage obligé pour les étudiants qui se dirigent vers la Presqu’Ile et qui décident de s’y attarder, la place y étant moins chère qu’ailleurs.
Ca fait du monde dans les rues lorsqu’il se fait très tard. Personnes alcoolisées qui descendent les rues perpendiculaires au Rhône en hurlant, bagarres de bourrés sous nos fenêtres, ou passage vitres grandes ouvertes de quelques abrutis en mal de reconnaissance qui font admirer les basses de leur bolide, qu’ils ont auparavant laissé ronronner toute la soirée sur le quai…
L’installation des péniches n’a rien arrangé, drainant encore plus de monde, de tous milieux confondus. Nos rues se sont transformées en toilettes à ciel ouvert : jeunes filles en robe de soirée qui cherchent un coin pour se soulager, hommes arrosant d’un air négligeant le moindre poteau sans aucune pudeur… certains comme des animaux se permettaient de venir assouvir leur besoin dans nos escaliers d’immeuble. Bref, l’autre facette des berges. Le dessous de la pelouse. L’arrière-cour du restaurant. Le revers que personne ne veut voir…

Ces nuisances durent depuis bien longtemps. Les conseils de quartier font un peu avancer les choses, mais au retour de la belle saison souvent nous souhaitons que la pluie nous dispense d’avoir à dormir les fenêtres fermées, boules Quiès aux oreilles. L’état des rues le lendemain à l’aube et celui des pelouses du quai font mal au cœur. Tristes symboles des actes de personnes irresponsables et égoïstes qui ne songent qu’à leur plaisir d’un soir. A quoi bon parler écologie quand on voit que les gens ne sont même pas capables de jeter leurs déchets dans les nombreuses poubelles à disposition ? Pourquoi parler de vivre ensemble si on réveille un quartier entier par des hurlements juste pour s’amuser ?
Je ne suis pas aigri, j’ai l’âge de sortir moi-aussi. D’ailleurs je sors… je serai hypocrite de dire que je n’ai jamais parlé fort en sortant d’un bar, que je n’ai jamais fait partie d’un groupe se retrouvant à hurler au milieu de la nuit. Je ne suis pas là pour accabler l’étudiant qui vient de terminer ses partiels, le lycéen qui va fêter son bac, le collégien qui a réussi avec brio son brevet ou son ASSR. Mais ce qui me fait râler aujourd’hui, ce sont ces centaines d’incivilités qui viennent pourrir notre quotidien : un voisin qui fait la fête une nuit, ça va ; mais tout l’immeuble transformé en boîte chaque soir, ça passe moins et ça lasse vite non ?

Ce coup de gueule serait incomplet sans une petite dédicace à la mairie de Lyon, qui a su transformer un parking grisâtre en une belle promenade accessible à tous, fleurie et verdoyante. Et accessoirement en une gigantesque rue de la Soif. Très bien, le citadin moyen est heureux ; il votera comme il faut aux prochaines municipales.
Mais à côté il y a des nuisances qu’il faudrait prendre en compte. Il ne suffit pas de ramasser les tonnes de déchets laissées chaque soir sur les berges pour que le quadra du VIe puisse faire son jogging tranquille sans risquer de suffoquer à la vue de cette déchèterie à ciel ouvert. Il ne suffit pas de passer un timide coup de jet d’eau dans les rues les plus proches du quai pour nous faire oublier qu’une meute de chiens est passée la veille. Il ne suffit pas de faire passer quelques policiers à 18h qui tenteront de s’assurer que personne ne consomme d’alcool sur les bancs et les gradins des berges… il ne suffit pas non plus d’envoyer des motards vérifier qu’aucun énergumène, sur les coups de 22h, serait assez bête pour continuer à grapher une porte de parking malgré leur présence.

C’est un sentiment de ras-le-bol assez limité en raison du faible nombre de personnes concernées : nous sommes peu à avoir le « privilège » d’habiter à quelques mètres du Rhône, entre le pont de la Guillotière et le pont Lafayette ; je pense que c’est pour cette raison que nous ne sommes pas entendus dans les conseils de quartiers ou bien dans nos mairies. De timides mesures ont été prises, mais pour l’instant notre seul espoir c’est que l’ouverture du quartier Confluence dilue tout ce beau monde, qui ira chercher ailleurs son besoin d’espaces. C’est moche, car ça ne fait que déplacer le problème…

Cher lecteur, j’espère que tu as saisi la raison de mon coup de gueule. S’il te plaît, ce soir, laisse ta voiture au garage, ça ne sert à rien de chercher à te garer dans mon quartier, il est saturé. Et tu m’épargneras le bruit de ton moteur à 3h du matin. Ce soir, pense à jeter tes déchets à la poubelle, pas sur mon trottoir. Ce soir, même si tu as beaucoup de choses à raconter, évite de le faire à voix haute s’il est tard. Si tu t’engueules avec quelqu’un, règle ça ailleurs que sous ma fenêtre : tu peux toujours aller te défouler sur les Berges, tu gêneras moins. Ce soir si tu as une envie pressante, ne viens pas la satisfaire près de ma voiture, et n’essaye pas non plus de rentrer dans mon immeuble pour y déposer ton obole en toute tranquillité ; vas plutôt faire la queue devant la vespasienne. Tu es venu ici pour voir du monde, tu vas être gâté. Si tu as des talents d’artiste, garde-les pour le mur de ton salon : tes tags sont illisibles, ton art n’intéresse personne. Mes frais de copropriété s’en porteront mieux, et tu allègeras peut-être ma taxe d’habitation.

Bref, comporte-toi en bon citoyen, tu n’es pas seul.

Crédit photo : www.b-rob.com