
Je retourne chez ma famille à Noël comme on retourne sur un terrain connu, balisé, mais jamais vraiment sécurisé. Je sais exactement ce qui m’attend. Les mêmes phrases. Les mêmes regards. La même incompréhension, polie mais tenace, face à ce choix que j’ai fait et que je continue de faire : vivre en ville. Pas n’importe laquelle. Lyon.
Je quitte Lyon un matin où la ville est encore en train de se réveiller. Les bus roulent à moitié vides, les cafés s’ouvrent lentement, et je ressens ce soulagement familier : ici, même les matins calmes sont animés. Je laisse derrière moi le bruit, le mouvement, la sensation que quelque chose peut arriver à tout moment. Plus je m’éloigne, plus le paysage se vide. Les maisons s’espacent. Les routes s’élargissent. On appelle ça « respirer ». Moi, j’ai surtout l’impression qu’on me demande de ralentir sans m’avoir consulté.
À peine arrivé, je sens que je vais devoir me justifier…
Pas frontalement, non. Jamais. Le conflit est feutré, enveloppé dans des phrases qui commencent par « quand même » ou « vous êtes courageux ». On me demande si je supporte toujours le bruit. La pollution. Les gens. Comme si vivre entouré était une épreuve, un sacrifice temporaire, une erreur de jeunesse qui finit normalement par se corriger avec un pavillon, un chien et une haie bien taillée.
« Franchement, je ne comprends pas comment tu fais. »
Moi si.
Je sais très bien pourquoi je vis en ville. Je sais aussi pourquoi ça les dérange.
Ils aiment l’espace. Je préfère l’intensité.
Ils aiment le calme. Je préfère la stimulation.
Ils aiment le confort. Je préfère avoir du choix.
Autour de la table, quelqu’un finit par lâcher le sujet du logement. Toujours. Le prix. La surface. Le fameux prix au mètre carré, brandi comme une preuve irréfutable de ma folie. »Tout ça pour vivre les uns sur les autres… «
Je pourrais répondre que ce « les uns sur les autres » est précisément ce qui me maintient éveillé. Que j’ai besoin de sentir la présence des autres pour me sentir vivant. Mais je me tais. Parce que je sais que, dans leur bouche, la promiscuité est un échec. Un manque. Un truc qu’on subit quand on n’a pas réussi à faire mieux.
Eux ont choisi la campagne comme on choisit une évidence. Une trajectoire logique. Un endroit où tout est à sa place, y compris les gens. Moi, j’ai choisi la ville comme on choisit un désordre fertile. Un espace où personne ne me demande pourquoi je suis là, ni ce que je fais, ni si je compte rester.
Le conflit n’est pas qu’une question de cadre de vie. Il est moral.
Ici, on valorise la stabilité. La durée. Le fait de s’installer pour de bon. À Lyon, j’ai appris à valoriser le mouvement, les rencontres éphémères, les lieux qui ferment et ceux qui ouvrent. Ici, on trouve ça instable. Inquiétant. Un peu immature.
« Tu verras, plus tard »
Plus tard quoi ?
Plus tard quand ?
Plus tard pour qui ?
Nature contre béton
Ils me parlent de nature comme d’un refuge. Je la vois parfois comme une injonction au calme, à la lenteur, à une forme de contemplation que je n’ai pas toujours envie de pratiquer. Oui la nature est un refuge, mais je n’ai pas besoin de me réfugier (du moins pas tous les jours). J’aime la ville parce qu’elle est agitée, pressée, contradictoire.
Quand face aux remarques répétées je finis par lâcher que je ne pourrais pas vivre ici, le silence tombe. On me regarde comme si j’avais insulté quelqu’un. Comme si refuser la campagne, c’était refuser la famille, les racines, une certaine idée de la normalité. Alors, je ne rajoute rien. Je passe quelques jours à jouer le jeu. À apprécier les repas trop longs, le ciel immense, le temps qui s’étire. Et puis, très vite, l’irritation revient. Le calme devient pesant. Le silence, suspect. Je réalise que je n’ai rien à faire, et que c’est précisément ce qu’on attend de moi : ne rien faire, ne rien vouloir, ne rien troubler.
Quand je repars, personne ne me demande vraiment pourquoi je retourne à Lyon. Ils le savent. Ou plutôt, ils savent qu’ils ne comprendront jamais. La ville reste pour eux un endroit qu’on traverse, qu’on subit, qu’on quitte dès qu’on peut.
Dans le train du retour, à l’approche de Lyon, je le fixe le lointain. Et puis elles apparaissent ! Les tours de la Part-Dieu. Ces géants de verre et de béton d’un quartier que je n’aime pas surgissent comme un phare salutaire après une tempête. Les immeubles réapparaissent. Les rails se multiplient. Les lumières s’accumulent. Je sens une forme de colère se dissiper. Pas contre eux. Contre cette idée persistante que vivre autrement serait forcément vivre moins bien.
Je ne vis pas en ville par défaut.
Je n’y suis pas resté par peur.
Je n’y suis pas coincé.
Je vis à Lyon parce que c’est là que je me sens légitime d’exister.
41 commentaires
Hello! super texte, exactement ce que je vis. j’ai quitté une petite ville de la campagne solognote perdue après 24 années.
j’ai vécu les deux. le calme, le vert, le silence, mais aussi les idées étriquées par un manque de diversité, l’ennui et la vie qui passe sans accident. Or, l’accident, la rencontre, l’imprévisible, c’est ce qui me tient et que j’ai trouvé à Lyon….
Merci pour ton commentaire !
Amen Pierre !!
A tous ces citadins fiers de l’être 💪
Bonne et riche nouvelle année à la team city crunch
Merci ! Bonne année à toi aussi 🙂
Bravo pour cet édito qui évoque le dernier Jarmush!
Tu parles de « Father Mother Sister Brother » ? Pas encore vu. Mais du coup tu m’as donné envie de le voir.
J’ai toujours admiré les gens comme vous qui aiment cette effervescence et ce rythme effréné, parce que centre ville pour moi ce sont les bars et les restaurants bruyants, avec des clients parfois alcoolisés qui braillent dans les rues. J’imagine pourtant que c’est bien plus que ça et que ce cliché est réservé aux rues les plus animées.
Moi je préfère le calme des zones périurbaines, là où on a à la fois des champs, des commerces et un peu d’industrie. Où les sorties et les restaurants ne sont pas loin et on peut même laisser la voiture à la maison. Mon pavillon et ma haie mal taillée, ma maraîchère bio, les petits oiseaux et autres bestioles, la nature domestiquée.
La rase campagne, très peu pour moi, mais le centre ville non plus.
Ce qui est bien c’est qu’il y en a pour tous les goûts. Je préfère que d’autres se plaisent dans les centres villes plutôt que de les voir habités seulement par des marchands de sommeil et locations courtes.
Merci Natacha pour ce joli commentaire. La vie pavillonnaire peut aussi avoir son charme, surtout dans les coins où il y a une vraie vie de village (ou de quartier).
Joli texte et c’est ma première fois ici. Chapeau ! *petit faute d’accord « Ils aime le confort. »
Merci et bienvenue chez CityCrunch. Belle coquille en effet, c’est corrigé ! 🙂
Merci pour ce texte qui raisonne fort ! Par contre avec l’âge et les pressions sociales, les enfants, les gens changent et on est plus forcément alignés ne serait-ce qu’avec notre partenaire de vie. Et la la galère commence. rester dans cette ville qu’on aime tant mais qui nous condamne a ne pas acheter de logement ? rester en opposition alors qu’on adore aller au boulot a vélo et qu’on est terrorisé par la solitude et le vide de la campagne ?
pas facile la quarantaine qui approche ^^
Merci pour ton commentaire. J’ai aussi pensé à quitter la ville en prenant de l’âge et avec l’arrivée de mes enfants… Mais le temps à passer et ces derniers sont devenus ados. Et là… Quel bonheur de les voir grandir en ville ! Ils ont une liberté totale d’action pour aller voir leurs potes, faire du sport, voir un film… Leur terrain de jeu est immense, culturellement riche et varié. Et surtout, ils sont autonomes. Je n’ai pas à faire le taxi ! Alors, oui, on vit dans un tout petit appart, mais on est rarement tous à la maison du coup.
Quelle belle explication sur votre choix et le ressenti des autres.
je suis née a Lyon, est grandie dans les Mont d’or, et vit toujours a 60 ans dans le centre ville.
j’aime la montagne, la campagne et bord de mer.
Mais suis contente et rassurée de rentrer a chaque fois chez moi..
cette belle ville de Lyon.
Nous ne pouvons pas tous aspirer a la même chose.
A chacun de trouver son équilibre.
Merci pour ton commentaire.
J adore !!! C’est tout à fait ça ! Merci
Merci à toi
Parce que lyon cest lyon, qu ici on est pas dans une grande ville comme les autres…on est dans l histoire, on peut se souvenir des origines. Parce que les Lyonnais sont conscients de ça et de notre humanité. Parce que dans cette grande ville les rapports humains sont aussi forts que dans un petit village. Parce que lyon et les Lyonnais sont bien les descendants de Richard Coeur de Lyon, courage de la flamme sacrée et cœur de Lyon, solidaires et généreux comme leurs spécialitées culinaires et architectural.
Lyon, les Lyonnais cest l assurance de rester Libre, Égaux, et Fraternel dans une France qu’on enchaîne.
Quelle envolée ! Je n’irais pas jusque là, n’étant moi même pas Lyonnais et connaissant finalement peu de Lyonnnais de naissance. Mais, oui, il y a ce côté coeur ouvert des Lyonnais qui se dégage de la ville, c’est indéniable.
Lyon c’est ma ville de cœur et à date je crois que je la laisserai jamais, j’adore aller à pied/ ou à velo/ o en transport de partout et ne pas avoir besoin de la voiture. commerces et restaurants à 10 minutes à pied pour moi c est la qualité de vie-
j’adore la campagne et la montagne mais que pour un week-end par mois , je suis prête de la 40aine donc rien à voir avec l’age
Tu as tout résumé !
Clap clap clap !! Bravo c’est du grand Qyrool ce texte.
J’aurai pu écrire à peu près le même il y a quelques années (en moins bien, évidemment). Et puis, un peu sorti de nul part, j’ai eu envie de fuire.
Merci Milie ! La campagne c’est chouette, surtout l’Ardèche, je me laisserai peut-être tenté un jour.
Quand à écrire moins bien je pense que l’élève a dépassé le maitre… Tu écris bien mieux que moi !
ahah ! merci 🙂
Je constate aussi que ton article à généré tout plein de commentaires alors qu’il n’y a rien à gagner. Et ça, c’est la grosse maîtrise de blogueur (et so 2016)
Haha! Alors j’aurais plutôt dit c’est so « 2006 » ! Car en 2026 on était déjà tous les réseaux sociaux !
eh bien je ne peux malheureusement que te comprendre Milie ! Au plaisir de te recroiser cela dit !
j’ai vécu dans un quartier pavillonnaire de l’Ain par nécessité. je ne m’y suis jamais faite surtout les dernières années. Je n’avais qu’un désir, vivre dans une grande ville, le monde, le bruit la pollution même, pour moi c’était la résurrection. Arrivée à Lyon j’ai carrément adoré cette ville, elle m’a réconciliée avec la vie. Je vis par intermittence à la campagne mais au bout de quelques mois j’éprouve le besoin de vivre parmi mes semblables.
Merci pour cet éloge de ma ville préférée !
Merci pour ce partage de tranche de vie !
Merci pour ce témoignage dans lequel je me reconnais absolument, et qui fait un bien !
Originaire d ‘un bourg en milieu rural à 3h de Lyon, j éprouve une joie in-fi-nie en fin de w end au moment de mon arrivée en voiture au centre ville.
Le musée des Confluences, comme une drôle de bestiole, m accueille avec son air faussement imposant. Puis je passe devant le bâtiment de l Hôtel Dieu, superbe, magnifiquement éclairé… il n est pas dupe de sa splendeur et me fait un clin d ‘œil amusé. Enfin les tours du quartier de la Part Dieu, phares dans la nuit, veillent et me rassurent.
Rien n ‘a plus de prix pour moi que l ‘anonymat des grandes villes, la liberté d ‘aller et venir , de se divertir et se cultiver, de la façon qui convient à chacun.
Sans parler de l ‘offre de soins. Étant proche aidant, je constate qu ‘ il est bien difficile d être soigné en zone rurale, malgré le grand dévouement des professionnels.
Pour mille raisons, je ne pourrais renoncer à vivre en ville !
Merci pour ton commentaire.
Merci pour ces mots 🙏
Tu as l’avantage d’avoir grandi là-bas, à la campagne 🌾, et d’être rentré dans la vie adulte en ville 🌆. Tu as donc de quoi faire la part des choses entre les avantages et les inconvénients de chacun.
Tu as fait le choix du monde urbain et je partage aussi ce choix.
La ville, si on s’adapte à son rythme et qu’on accepte ses défauts sans la dénigrer, c’est quand même mieux pour y vivre.
Oui, il y a du monde partout, la circulation est difficile 🚗🚦, mais sur un territoire restreint, faut faire avec… mais il y a des respirations avec la vie qui s’y passe 🌬️✨
Il ne faut pas opposer les deux. On peut être enfant des champs 🌻 et apprécier les lumières de la grande ville d’à côté ✨ pour y faire du shopping 🛍️, s’y restaurer 🍽️, s’y encanailler 🍻, s’y cultiver 🎭📚, y travailler 💼, etc…
ET on peut être urbain jusqu’au bout des ongles et, si on a de la chance d’avoir de la famille « à la campagne », s’y ressourcer 🌲, s’y balader 🚶♂️ et toutes les choses possibles.
Et à Lyon, avec un coup de voiture 🚗, de vélo 🚲, de train 🚆 ou même de bus 🚌, même sans connaissance, ce « monde verdoyant » est à portée de main 🌿💚
Et puis : « Tout le monde peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d’un peu partout ! »
😉
Bon, en vrai j’ai pas grandi à la campagne. J’étais même en appartement 😉
Mais c’était quand même une petite ville, rien à voir avec un métropole.
Et oui, bien évidement, tout le monde peuvent pas être de Lyon ! 😉
Juste pour préciser que à la campagne, il y a beaucoup de « choses à faire » ! Beaucoup de loisirs , d’occupations variées.
Sans oublier qu’on peut être extrêmement seul à Lyon, complètement isolé dans une grande ville, bien plus que dans un village.
Bien évidemment !
Il y a des choses à faire à la campagne, on y vit, on y tombe amoureux… on fait exactement les mêmes choses qu’en ville certainement parfois différemment. Perso, les personnes font leur choix d’où où ils vivent mais le mieux c’est que ce choix ne soit pas imposé par la nécessité… Hélas, c’est souvent pas le cas 😏
Oui, bien sûr. Tout dépend de ce qu’on aime faire ! Quant à la solitude, je pense qu’il y en a autant en ville qu’en campagne et que c’est avant-tout une histoire de comportement qui joue.
bonjour à la lecture du texte je me suis fait la réflexion que j’aurais pu moi-même en effectuer l écriture….😅😅😅
je me sens moins seule, apres ce témoignage!
Emilie, ex villageoise du sud .
Merci !
Bravo pour la forme du texte, sur le fond… LOL. Si les gens aiment tant leur ville, pourquoi ont-ils voté pour un troupeau de détraqués biberonnés à l’idéologie verte ? Pourquoi créent-ils des parcs en ville, et pourquoi passent-ils leur temps et notre argent à bétonner nos campagnes, les rendant presque impraticables ? Vivre en ville est votre choix, certes, mais sérieusement… gardez le béton pour chez vous.
Cela fait un bail que des espaces verts sont aménagés dans les villes, ce n’est pas seulement dû aux écologistes élus.
Il serait bon Madame, ou Monsieur, de vous renseigner un peu sur l’urbanisme 😉, que ce soit pour les villes ou pour les campagnes…
Mais qui sont ces « ils » qui betonnent vos campagnes ?
Je n’ai jamais vu et Lyonnais projeter du béton vers les campagnes 😉
Quand à la végétalisation des villes, elle n’est pas du tout contradictoire avec ce texte, bien au contraire, elle illustre l’adaptation et le mouvement permanent dont sont capables les villes !
Ce texte a beaucoup résonné en moi car je suis (et à 44 ans probablement serai toujours) une urbaine dans l’âme et je ne pourrais pas me passer du foisonnement culturel lyonnais. Cela ne m’empêche pas d’apprécier les charmes de la campagne et y aller pour m’y ressourcer de temps en temps mais clairement je ne pourrais pas y habiter.
Bravo pour ce texte très bien écrit qui me parle carrément. Je comprends tout à fait ce que tu ressens, je suis de la même Team. Et même si avec l’âge je profite moins de toutes ces activités, animations, établissements divers (notamment les bars, ah ah), j’aime la possibilité d’y avoir accès quand je veux